Marché à Amman : mosaïque comestible et mémoire du Levant
- By Rabah
Les marchés traditionnels d’Amman déploient une géographie sensorielle où chaque produit raconte une histoire millénaire. Les bacs alignés forment un damier chromatique : or des pignons de pin, vert éclatant des pistaches, blanc laiteux des amandes, brun profond des noisettes concassées. Cette palette naturelle compose une œuvre collective, renouvelée au fil des saisons et des arrivages. Les étiquettes jaunes marquées « New » ponctuent ce paysage comestible, signalant les fraîcheurs du jour aux passants qui déambulent entre les allées. Ici, l’abondance n’est pas ostentation mais témoignage d’une terre généreuse et de routes commerciales qui traversent la Jordanie depuis l’Antiquité. Les vendeurs, gardiens de ce patrimoine vivant, perpétuent un savoir-faire ancestral de sélection et de conservation. Leurs gestes mesurés, la disposition méticuleuse des produits, la connaissance intime des variétés révèlent une expertise transmise de génération en génération. Le marché devient ainsi un lieu de mémoire active, où se croisent habitants en quête d’ingrédients familiers et voyageurs découvrant les fondements de la gastronomie levantine. Entre les pyramides de dattes séchées et les montagnes de graines de tournesol, se dessine le portrait d’une société attachée à ses traditions culinaires et à l’hospitalité qui caractérise le royaume hachémite.
Photopoésie
Sous les toiles tendues où danse la lumière
Les mains se croisent comme autrefois les chemins
Amman déploie ses trésors sur la pierre première
Et le marché respire l’odeur du lendemain
Les sacs de cardamome ouverts vers le ciel
Gardent la trace des doigts qui les ont touchés
Dans chaque grain se cache un fragment d’éternel
Un souffle venu des siècles pour nous chercher
Les voix montent en spirale vers les collines
Où jadis les Nabatéens comptaient leurs trésors
La langue arabe coule comme une source divine
Portant les noms anciens gravés dans l’or
Un vieil homme pèse le safran sur sa balance
Ses gestes répètent ceux de son grand-père
La transmission se fait dans le silence
Comme une prière offerte à la terre mère
Les étoffes brodées racontent des légendes
De caravanes perdues dans le Wadi Rum
Chaque couleur est une offrande
À la mémoire qui jamais ne s’enrhume
Je marche entre les rangées de dattes séchées
Les olives noires alignées comme des perles
Le temps ici refuse d’être tranché
Il tourne en rond tel un derviche qui virevolte
Les enfants courent entre les paniers tressés
Leurs rires percent la rumeur du négoce
Ils sont les gardiens du futur enlacé
Au passé qui jamais ne se dénosse
Un marchand m’offre du thé à la menthe
Ses yeux portent la sagesse des prophètes
Dans sa paume ouverte une histoire se présente
Celle d’une ville qui jamais ne s’arrête
Amman la blanche étend ses bras de calcaire
Sur les collines où résonne l’appel
Le marché bat comme un cœur séculaire
Gardien des secrets du spirituel
Je repars les poches pleines d’aromates
Le cœur chargé de visages et de voix
La poussière d’or colle à mes semelles mates
Comme une bénédiction que je reçois
Le saviez vous ?
La disposition des produits sur les étals obéit à une esthétique spontanée qui révèle une connaissance intime des couleurs et des textures. Le vert éclatant des pistaches dialogue avec le rouge profond des haricots, tandis que le blanc laiteux des amandes apaise l’œil avant de rencontrer l’or des pignons. Cette composition chromatique n’est pas fortuite : elle répond à des codes visuels qui facilitent l’identification des produits et stimulent l’appétit. Les fruits à coque incarnent la générosité de la terre jordanienne, tandis que les légumineuses symbolisent la patience et la prévoyance nécessaires à leur culture. Chaque variété porte en elle une histoire agricole, des techniques de séchage aux méthodes de conservation. Le marché devient ainsi un musée vivant où se lit la relation millénaire entre l’homme et son environnement naturel.
Au-delà de la transaction commerciale, le marché d’Amman constitue un espace de sociabilité où se perpétuent les traditions orales. Les vendeurs partagent volontiers leurs connaissances sur l’origine des produits, les méthodes de préparation, les vertus nutritionnelles de chaque variété. Cette transmission informelle préserve un patrimoine immatériel menacé par la standardisation alimentaire. Les habitants viennent chercher ici non seulement des ingrédients mais aussi des conseils, des recettes familiales, des anecdotes qui enrichissent l’acte culinaire. Les négociations courtoises, ponctuées de formules de politesse et de dégustations offertes, transforment l’achat en cérémonie. Ce rituel social renforce le sentiment d’appartenance à une communauté partageant des valeurs communes d’hospitalité et de générosité.
L’abondance et la diversité des produits exposés témoignent de la position stratégique d’Amman sur les anciennes routes caravanières. Depuis l’époque nabatéenne, la ville servait de relais entre la Méditerranée, l’Arabie et la Mésopotamie. Les fruits à coque, denrées précieuses et faciles à transporter, constituaient une monnaie d’échange prisée. Aujourd’hui encore, le marché perpétue cette fonction de carrefour où se rencontrent produits locaux et importations régionales. Les pistaches d’Alep côtoient les amandes de la vallée du Jourdain, les pignons de pin des forêts jordaniennes voisinent avec les dattes du sud. Cette géographie comestible raconte les échanges culturels et économiques qui ont façonné l’identité levantine, faite de brassages et d’influences multiples.
Conclusion
Le marché d’Amman offre bien plus qu’une expérience gastronomique : il constitue une porte d’entrée vers la compréhension profonde de la culture jordanienne. Entre les bacs débordants de fruits secs et de légumineuses se dessine une cartographie sensible où se mêlent mémoire agricole, savoir-faire ancestral et hospitalité légendaire. Visiter ces étals, c’est toucher du regard la continuité millénaire d’une civilisation qui a su préserver ses traditions tout en s’adaptant aux évolutions contemporaines. Les couleurs, les textures, les parfums composent une symphonie discrète qui invite à la contemplation et au respect. Dans ce théâtre quotidien du commerce et de l’échange, se perpétue l’âme du royaume hachémite, généreuse et accueillante, ancrée dans sa terre et ouverte sur le monde.



