Les grains d’Amman, mémoire vivante du souk
- By Rabah
Amman, capitale de la Jordanie, est une ville construite sur des strates de civilisations. Nabatéens, Romains, Byzantins, Omeyyades : chaque époque a laissé ses traces dans la pierre ocre qui caractérise l’architecture de la ville. Mais c’est dans ses marchés que cette continuité historique se manifeste avec le plus de force et d’évidence.
Les souks d’Amman ne sont pas des musées. Ils sont des espaces vivants où la tradition culinaire du Levant se perpétue dans le geste quotidien de l’achat et de la vente. Les légumineuses – lentilles corail et vertes, pois chiches, amandes, pistaches – occupent une place centrale dans cette géographie marchande. Elles constituent le socle de la cuisine jordanienne, héritière des pratiques alimentaires de tout le bassin méditerranéen oriental.
Photographier ces marchés, c’est accepter de ralentir. La lumière naturelle qui tombe sur les bacs métalliques, les textures des grains, les couleurs qui vont de l’ocre doré au noir profond en passant par le vert pâle et le jaune safran : tout invite à la contemplation. Les petits gobelets transparents posés sur les bords des étals, invitation à goûter avant d’acheter, résument à eux seuls une philosophie du commerce fondée sur la confiance et la générosité.
Ce reportage traverse quatre dimensions du marché : l’architecture urbaine qui l’entoure, l’abondance des denrées sèches, la présence des fruits frais suspendus dans la lumière, et l’organisation intérieure des étals couverts. Quatre regards pour une seule réalité : celle d’un commerce vivant, ancré dans le territoire et dans le temps.
Photopoésie
Si l’eau est à l’origine de la vie – et si c’est généralement sur les rives des fleuves ou des lacs que les cités se sont élevées – la “cité de l’amour fraternel” comme on appelait Amman à une époque ancienne, ou encore Philadelphia, sous lequel elle est plus connue, ne faisait pas exception à la règle. Lors de sa fondation, il y a des siècles, on la baptisa même “ville des eaux” et c’est précisément à l’existence de cette eau que l’on doit sa reconstruction à l’époque moderne.
(…)
Sur les deux rives, tout de suite après le grand souk aux bestiaux, commençaient la zone des jardins maraîchers. Entre eux, il y avait des maisons relativement espacées les unes des autres, habitées par des Tcherkesses. Plus loin, lorsque la rivière passait à proximité de la rue montant à El-Misdar, là où il y avait autrefois des moulins mais où l’on construisit, plus tard, le pont d’Al-Mohagirine, cohabitaient Arabes et Tcherkesses, chrétiens et musulmans.
La rivière continuait ensuite son voyage et passait sous le pont d’El-Hammam. A cause de la nature du terrain, de la densité de la population et des constructions, on ne la voyait presque plus contrairement à ce qui avait été le cas pendant la première partie de sa promenade, de la source à ce pont. A peine avait-elle dépassé le souk du sucre, et avant même d’arriver au niveau du souk aux légumes, qu’une source jaillissait sur sa rive gauche. L’eau était fraîche et abondante et tout le souk venait s’y désaltérer les porteurs d’eau s’y approvisionnaient aussi, n’hésitant pas à franchir, avec leur chargement, de longues distances.
Après le souk aux légumes, il existait un pont, plus petit, à partir duquel certains enfants plongeaient dans la rivière qui, à cet endroit, était assez profonde ; ils en avaient fait une seconde piscine. En aval, en face de l’amphithéâtre romain, se trouvaient le pont le plus ancien d’Amman et le plus important.[…]
Immédiatement après le pont, la verdure et les jardins se développaient à nouveau sur la rive droite de la rivière, jusqu’à ce que celle-ci atteignit le souk aux bestiaux, puis le pont de la gare. A partir de là le wadi s’ouvrait, les deux rives s’élargissaient et les jardins devenaient beaucoup plus nombreux qu’ils ne l’étaient à l’ouest et ou au centre de la ville.
Extraits : Abdel Rahman Mounif (qui grandit à Amman dans les années 1940). Le chapitre IX de son récit Une ville dans la mémoire – Amman, traduit par Eric Gautier dans une collection d’Actes Sud-Sindbad dirigée par Yves Gonzalès Quijano.
Le saviez vous ?
Amman est l’une des plus anciennes villes habitées en continu au monde. Son nom dérive de Rabbath Ammon, capitale des Ammonites mentionnée dans les textes bibliques. La ville a été successivement grecque sous le nom de Philadelphie, romaine, byzantine, puis arabe.
Les légumineuses constituent le fondement de la cuisine levantine depuis des millénaires. Le falafel, préparé à base de pois chiches ou de fèves, est attesté en Égypte et au Levant depuis l’Antiquité. Le mujaddara, plat jordanien et syrien de lentilles et de riz agrémenté d’oignons caramélisés, est mentionné dans des textes arabes médiévaux du XIIIe siècle. Amman, ancienne Philadelphie romaine, a toujours été un carrefour commercial entre l’Arabie, la Méditerranée et la Mésopotamie. Ses marchés perpétuent une tradition d’échanges qui remonte à l’âge du Bronze. La pratique du gobelet de dégustation gratuite, encore vivante dans les souks jordaniens, est une forme de générosité commerciale codifiée qui renforce le lien de confiance entre vendeur et acheteur, valeur centrale dans l’éthique marchande du monde arabe.
Amman, la ville de pierre et ses commerces de rez-de-chaussée
L’architecture vernaculaire d’Amman se reconnaît à sa pierre ocre, taillée dans le calcaire local qui donne à la ville sa lumière particulière. Les bâtiments superposés, aux façades patinées par le temps, racontent un urbanisme dense et organique hérité des médinas historiques. Au rez-de-chaussée, une succession de petits commerces anime la base de ces constructions : enseignes en arabe, vitrines colorées, numéros de téléphone peints sur les murs. La lumière rasante du jour révèle les fissures et les variations chromatiques de la pierre, soulignant la coexistence entre l’architecture millénaire et les marqueurs de la modernité. Cette tension visuelle est caractéristique des villes historiques en mutation, où chaque façade est à la fois archive et présent.
L'abondance organisée des denrées sèches
Les étals de fruits secs et d’épices composent au coeur du souk une mosaïque de couleurs et de saveurs. Pistaches, amandes, cacahuètes, pignons de pin côtoient les lentilles corail, les pois chiches et les graines de courge dans des bacs en bois aux nuances allant du beige clair au brun foncé. Des étiquettes jaunes annoncent les nouveautés, témoignant du dynamisme commercial du lieu. La lumière naturelle souligne chaque grain, chaque texture, transformant les denrées en objets de contemplation visuelle. Cette abondance organisée révèle l’importance des produits secs dans la gastronomie locale et dans le commerce traditionnel du Levant, où ces denrées constituent à la fois nourriture quotidienne et monnaie d’échange culturelle.
Les bananes suspendues, lumière dorée du marché
Des régimes de bananes jaune d’or pendent sous une structure métallique, captant la lumière avec une intensité presque dorée. La composition joue sur la profondeur de champ pour isoler le fruit tropical du chaos urbain qui l’entoure : le bokeh du marché crée une hiérarchie visuelle qui invite à méditer sur la simplicité du produit face à la complexité de son écosystème commercial. La lumière naturelle révèle la texture des bananes, leurs légères imperfections, leur authenticité. Ce n’est pas une mise en scène stérile mais un instantané de la vie marchande, où le fruit le plus ordinaire devient, le temps d’une image, sujet de contemplation. L’arrière-plan flou laisse entrevoir tomates rouges, légumes verts et silhouettes animées.
Le marché couvert, théâtre de l'abondance quotidienne
Sous les structures métalliques apparentes du marché couvert, les étals de fruits et légumes s’organisent en géométries colorées. Les bassines vertes, alignées avec précision, débordent d’olives noires et jaunes, de citrons éclatants, de tomates et d’aubergines. La lumière artificielle des ampoules suspendues crée une atmosphère intemporelle, accentuant les contrastes entre les fruits juteux et les structures rouillées du bâtiment. Une femme vêtue de rouge traverse l’espace, silhouette fugace dans ce théâtre du quotidien. Les vendeurs, immobiles derrière leurs comptoirs, veillent sur cette profusion avec la patience de ceux qui connaissent le rythme des saisons et la lenteur nécessaire du commerce vivant.
Conclusion
Les marchés d’Amman ne se visitent pas : ils se vivent. On y entre pressé, porté par le rythme de la ville, et on en ressort plus lent, comme si les grains de lentilles et les montagnes d’amandes avaient absorbé une partie de l’agitation du monde. Cette vertu d’apaisement n’est pas anecdotique : elle est le signe d’un espace qui fonctionne encore selon ses propres lois, celles de la générosité, de la confiance et de la transmission.
Photographier ces marchés, c’est témoigner de la persistance d’une culture marchande qui résiste à l’uniformisation. Chaque image est un acte de mémoire, une façon de dire que ces gestes anciens – la main plongée dans les lentilles, le gobelet tendu en guise d’invitation, le regard du vendeur qui reconnaît le client – méritent d’être regardés avec attention et respect.
Amman la blanche s’étend au-dessus de ses souks vivants. Ses collines gardent les traces de toutes les civilisations qui l’ont traversée. Mais c’est ici, dans ces marchés où le safran côtoie les pois chiches et où les bananes dorées pendent dans la lumière du matin, que l’histoire continue de s’écrire, grain après grain, geste après geste.




